"Ligue du LOL": sur les réseaux sociaux, une violence bien ancrée

Vagues de harcèlement, insultes sexistes, racistes: l'ambiance toxique des réseaux sociaux, au coeur du scandale de la "Ligue du LOL", s'est installée à la fin des années 2000, au moment où, paradoxalement, ces mêmes réseaux contribuaient à libérer la parole.

"Sur TF1, donc, y'a une fille qui mériterait de se faire violer par un cheval et tabasser par Mike Tyson", twittait en 2009 le journaliste Alexandre Hervaud, suspendu depuis par son journal, Libération. "Azy j'kiff Hitler, yakwa?", twittait de son côté Stephen des Aulnois, qui vient de mettre en pause son blog sur le porno.

Ces horreurs lancées comme des bons mots renvoient à une "culture du lol" (pour "laughing out loud", rire à gorge déployée) analysée entre autres par la sociologue Monique Dagnaud. Avec son humour particulier, ses communautés, ses raids contre une victime désignée, ses conversations en continu, cette culture a façonné le ton général des conversations sur les réseaux sociaux, toutes générations confondues.

"La lol culture, c'est se présenter avec autodérision, être prêt à se damner pour un bon mot. On crée une communauté de rieurs, et l'humour devient un cache-sexe: on tolère alors des propos intolérants", explique Arnaud Mercier, professeur en communication politique.

Aux débuts de Twitter, "on était dans un contexte de far west avec un environnement assez peu régulé", souligne le chercheur. "Chacun poussait les limites de l'objet avec le sentiment de faire partie des +happy few+".

Depuis, des tweets ont passé sous les ponts, ponctués de crises qui ont dépassé l'entre-soi des réseaux sociaux et débarqué "IRL" ("in real life"). Aux Etats-Unis en 2014, un débat sur les liens entre journalistes et créateurs de jeux vidéo s'était transformé en menaces de viol et de meurtre contre une développeuse indépendante (l'affaire du "Gamergate").

En 2017, le jeune chroniqueur de France Inter Mehdi Meklat a dû se mettre en retrait après qu'aient remonté ses milliers de messages antisémites, homophobes, racistes et misogynes, publiés sous pseudo.

Les scandales liés à #MeToo notamment ont occasionné une prise de conscience et une analyse a posteriori des conséquences de ces harcèlement pour certaines des victimes visées, sur la construction de leur personnalité, sur leur carrière.

Selon la journaliste Marie Kirschen, "avec d'autres, la Ligue du LOL a contribué à faire de Twitter un terrain d'entre-soi masculin, hostile aux femmes (a fortiori féministes), aux personnes racisées, aux LGBTQI, aux hommes qui ne sont pas dans la masculinité toxique..."

- Licenciements -

"Je n'ai pas vu que nous avions fait taire, avec nos blagues, les premières paroles féministes quand elles sont apparues sur les réseaux en 2011-2012", a regretté le fondateur du groupe Facebook "Ligue du LOL", Vincent Glad, dans un message d'excuses.

Dans le secteur des médias français, le site Vice comme le Huffington Post ont licencié des responsables accusés d'avoir participé à cet esprit de "cour de recréation" au sein de leur rédaction, excluant et insultant notamment des collègues féminines.

D'autres avant cette affaire avaient déjà réalisé que des blagues de mauvais goût pouvaient impacter une carrière. A l'image de l'éphémère porte-parole de LREM Rayan Nezzar, qui a démissionné début 2018 après s'être fait rattraper par des tweets insultants postés des années auparavant.

Pour respirer un air moins vicié, de nombreuses personnalités ont décidé de se mettre en retrait des réseaux sociaux, où les joutes se poursuivent sans elles.

Pour ceux qui décident de rester, le gouvernement prépare pour 2019 une loi consacrée à la lutte contre la haine sur internet, qui pourrait se fonder sur un rapport de la députée Laetitia Avia (LREM). Parmi les voies envisagées: responsabiliser les plateformes de réseaux sociaux pour qu'elles suppriment plus vite les contenus haineux et faciliter les dépôts de plainte. Certains voudraient aussi mettre fin à l'anonymat sur les réseaux.

L'affaire "ligue du LOL" sera-t-elle à même de faire évoluer les consciences? "Avant, on pouvait dire qu’on ne savait pas. Qu’on n’imaginait pas qu’un simple commentaire sur un forum puisse mener au tribunal". C'est ce qu'écrivait Vincent Glad dans Libération fin 2018 en tirant le portrait de Nadia Daam, une des premières victimes à faire condamner des internautes harceleurs.

AFP

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