Christian obligé de faire importer son médicament pour 7 fois le prix: son coup de gueule contre la pénurie

Christian doit prendre quotidiennement un médicament qui s'appelle Questran. Il s'agit d'une poudre à diluer dans l'eau qui se vend par boîte de 50 sachets. Il en a besoin depuis qu'il a subi une opération des intestins. Or ce médicament est régulièrement indisponible en Belgique. Comme il n'existe pas de substitut, cet habitant de Limelette (entité d'Ottignies/Louvain-la-Neuve) doit le faire importer de l'étranger à ses frais. La boîte de sachets lui revient alors 5 à 10 fois plus cher. Au-delà de son cas personnel, Christian nous a contactés via notre bouton orange Alertez-nous pour dénoncer "le scandale des pénuries de médicaments" lesquelles, croit-il, "sont créées artificiellement par les firmes pharmaceutiques pour la maximalisation de leurs profits".


29 euros au lieu de 4

Cet homme de 49 ans souffre d'une maladie inflammatoire des intestins depuis 15 ans. Il a dû se faire opérer en 2003. Depuis lors, il doit prendre quotidiennement le médicament Questran pour contrebalancer un excès de bile. Il a besoin de 2 sachets par jour. Sans cela, il souffre de diarrhées. La boîte coûte 4 euros en Belgique. "Du point de vue délivrance des ordonnances et médecin conseil, tout cela est réglé comme du papier à musique depuis belle lurette", raconte-t-il. Le problème, qui semble avoir commencé fin 2018 pour ce médicament, est que les pharmacies belges en sont souvent à court.

Christian est obligé de demander à sa pharmacie de s'adresser à un grossiste en France ou en Allemagne pour importer le produit. "Le dernier paquet que j’ai eu, ça m’a coûté 29 euros au lieu de 4", déplore-t-il. "Moi je peux encore me le permettre mais je peux m'imaginer qu'il y a plein de gens pour qui payer 29 euros à la place de 4, ça peut être un sérieux problème", souligne-t-il.

Nous sommes conscients qu’il n’existe pas d’alternatives remboursables pour certains médicaments indisponibles


"Nous sommes en train de changer la réglementation"

"Un éventuel surcoût sera toujours à charge de celui qui est responsable de l'indisponibilité. Il peut s'agir de la firme pharmaceutique ou du distributeur", affirmait il y a quelques mois le cabinet de la ministre de la Santé, Maggie De Block. "Moi je voudrais qu'on m'explique la procédure pour renvoyer les tickets de caisse et me faire rembourser le supplément alors. J'attends toujours", s'agace Christian.

"Nous sommes conscients qu’il n’existe pas d’alternatives remboursables pour certains médicaments indisponibles", nous écrit Sandrine Bingen, de la cellule de communication de l'Inami. "Nous sommes en train de changer la réglementation concernant les indisponibilités, pour garantir que le patient ne paie pas de surcoût au moment de l’importation par le pharmacien d’un médicament indisponible considéré comme essentiel", ajoute-t-elle.


Pénurie ou augmentation délirante des prix : le chantage imposé par certaines firmes pharmaceutiques

Outre le problème du remboursement, ce qui révolte Christian, c'est qu'il a la conviction que la pénurie de médicaments est orchestrée par les firmes pharmaceutiques. Martine Van Hecke, experte en santé chez Test achats, estime qu'il est possible que des labos organisent la pénurie de tels ou tels médicaments pour pousser les autorités à accepter une augmentation de leur prix déraisonnable. C'est ce qui s'est produit dans le cas de traitements de certains cancers du sang produit, ajoute-t-elle. La firme Aspen a obtenu auprès des autorités belges des augmentations entre 500 et 1600% pour ces médicaments en justifiant que ces prix étaient nécessaires "pour ne pas mettre en péril l'approvisionnement des patients belges".


Les quotas de médicaments par pays, une des causes majeures de la pénurie

"Comment se fait-il que ce labo continue à approvisionner d'autres pays mais pas la Belgique ?", interroge Christian.

"C'est une question des stocks disponibles qui s'épuisent évidemment au fil du temps", commence Alain Chaspierre, porte-parole de l'association pharmaceutique belge, à qui nous avons posé la question.

La firme pharmaceutique fournit aux grossistes un nombre déterminé de médicaments qui correspond grosso modo à ce qui a été délivré l'année précédente. "Dès que ce quota est atteint la firme arrête de fournir le grossiste et donc le pharmacien n'en a plus", raconte Alain Chaspierre.

Ce système s'appelle "contingentement". Il a été mis en place par les firmes pharmaceutiques pour restreindre le commerce parallèle pratiqué par des sociétés qui se sont spécialisées dans l'exportation et l'importation de médicament au niveau européen : ces sociétés achètent des médicaments dans un État membre pour les revendre plus cher dans d'autres États membres. Les fabricants livrent donc un nombre limité de médicaments par pays pour éviter que ces grossistes ne les revendent ailleurs avec un bénéfice.

On estime qu’un médicament en pénurie sur deux en Belgique est en rupture de stock à cause de ce phénomène de contingentement.

Martine Van Hecke affirme pour sa part que les firmes pharmaceutiques ne déterminent pas seulement leur quota en fonction des besoins de chaque pays : "Il y a sans aucun doute des raisons financières. Les labos vendent certainement aux plus offrants surtout lorsque le stock de médicaments est sous pression."

L'industrie pharmaceutique, dans un souci de maximisations des profits, rationalise les sites de production, et donc on a souvent qu'un seul site de production au niveau mondial

Questran, un cas d'"indisponibilité vraie" ?

Questran apparaît régulièrement sur la liste des médicaments indisponibles mise à jour par l'AFMPS (l'agence fédérale des médicaments et des produits de santé). "Raison du problème d'approvisionnement : problème de production", peut-on lire. Des explications insuffisantes pour Test Achats qui dénonce le manque de transparence et de précisions de l'AFMPS.

Le laboratoire Bristol-Myers Squibb (BMS) nous explique que le problème d'approvisionnement en Questran trouve sa cause dans "la disponibilité réduite" de l’ingrédient actif du médicament : la cholestyramine. Farmea, l'usine française qui produit Questran pour le compte de BMS, confirme ne pas toujours avoir à sa disposition le principe actif nécessaire pour fabriquer le médicament. La fabrication étant interrompue, les pharmaciens parlent d'"indisponibilité vraie".

Alain Chaspierre nous explique ce phénomène : "C'est un problème lié au fait que l'industrie, dans un souci de maximisations des profits, rationalise les sites de production, et donc on a souvent qu'un seul site de production au niveau mondial", explique-t-il.

"En général, la matière première est produite par un nombre très limité d’entreprises, dans des pays hors d’Europe, tels que la Chine", corrobore Martine Van Hecke.

Les médicaments étant les biens de consommation les plus contrôlés au monde, si le moindre problème technique ou problème de qualité survient, l'arrêt de la production est immédiat, avec un impact mondial.


Pourquoi la disponibilité de matière première est réduite ?

Le laboratoire qui produit la cholesteramyne s'appelle DuPont. Il s'agit d'un géant américain de l'industrie chimique. Malgré notre insistance, son porte-parole Daniel Turner n'a pas fourni la moindre explication. Sabine De Beuf, porte-parole de BMS, évoque "une contrainte de capacité" chez DuPont. C'est à dire que le labo a déterminé la quantité d'articles pouvant être attribuée à un fournisseur.

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La transparence sur la cause exacte de la pénurie au cas par cas est encore bien trop faible

Une loi pour rendre les exportations plus transparentes

Un groupe de travail composé de l’AFMPS, de représentants des pharmaciens, des producteurs et des grossistes-distributeurs a été créé il y a deux ans pour tenter de trouver des solutions en Belgique. Fin mars, la Chambre a voté une loi qui découle de l'avis de ce groupe. Elle vise à limiter les exportations de grossistes qui cherchent à vendre leurs médicaments dans un autre pays de l’Union européenne où on leur en offre un prix plus élevé. Les grossistes-distributeurs sont désormais obligés de donner priorité aux pharmacies belges. "L’exportation reste possible si le grossiste-distributeur a une licence, mais il perd alors sa priorité pour la livraison auprès du producteur", précise la ministre dans un communiqué.

La ministre a fait développer un arbre décisionnel pour définir la solution la plus adéquate dans certains cas spécifiques d’indisponibilité. Pour Martine Van Hecke, de Test achat : "La transparence sur la cause exacte de la pénurie au cas par cas est encore bien trop faible. Seule une bonne compréhension des causes sous-jacentes permettra d’élaborer une politique judicieuse pour mieux prévenir les pénuries futures".

Pierre Fagniez

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