Une entreprise belge va construire des usines de valorisation de déchets en Inde, évitant les catastrophes des décharges à ciel ouvert

On parle souvent de l'économie environnementale. Les usines de valorisation de déchet en sont un exemple, car tout ce qu'on jette a une valeur: un pouvoir calorifique, qui deviendra de l'électricité. Ces usines évitent également la dramatique pollution des mers et océans, où finissent inévitablement une grande partie des déchets plastiques non traités. Un océanographe dresse avec nous le bilan des impacts du phénomène...

L'entreprise belge Keppel-Seghers (qui fait partie d'un grand groupe asiatique) continue de transformer les déchets en électricité. Il y a quelques années, nous évoquions la création d'une île artificielle pour gérer une partie des déchets produits par Hong Kong. En 2020, c'est en Inde que des contrats ont été signés.

Dans beaucoup de régions du monde (en dehors de l'Europe et des Etats-Unis), la problématique des déchets n'est pas la priorité des gouvernements, qui se concentrent sur les développements économiques et sociaux. "70% des déchets dans le monde sont donc encore mis dans des décharges", nous apprend Benoit Englebert, responsable du développement chez Keppel-Seghers.

L'Inde fait partie de ces pays à forte croissance: comme en Chine, la consommation a explosé, provoquant une autre explosion, celle de la production de déchets.

La plupart des villes, petites ou grandes, se contentent de les ramasser et de les déposer dans des décharges à ciel ouvert. On découvre même avec effroi, sur les réseaux sociaux, des vidéos de camions-poubelles vidant leur benne dans les fleuves (la voir sur YouTube).

Bonne nouvelle: l'entreprise belge Keppel-Seghers a signé récemment des contrats en Inde pour valoriser les déchets de deux grandes communes.

Une catastrophe à plusieurs niveaux

"L'Inde produit 100 millions de tonnes de déchets par an, lesquels sont collectés et mis en décharge de manière incontrôlée", nous explique Benoit Englebert, responsable du développement chez Keppel-Seghers.

Les conséquences sont variées et très lourdes. "Premièrement, il y a la prolifération de décharges à ciel ouvert, qui emportent chaque année des dizaines de vies lors de leur affaissement suite aux pluies tropicales. La décharge de Ghazipur à Dehli est l’exemple le plus connu : 65 mètres de haut et la surface de 40 terrains de football, on l'appelle le ‘Mont Everest des déchets’".

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Il y a également la pollution, tout aussi dangereuse, de l'air. "L’émission de gaz à effets de serre comme le méthane est issu de la fermentation des matières organiques contenues dans les déchets. Le méthane a un effet 80 fois plus néfaste que le CO2 sur le climat". Sans oublier "la pollution de l’air suite à la combustion spontanée et incontrôlée des décharges, avec, entre autres, l’émission de gaz noir de carbone. D’après l’organisation mondiale de la santé, 14 des 15 villes les plus polluées sont situées en Inde, avec 2,5 millions de décès prématurés par an dus à la pollution de l’air", avance Benoit Englebert. 

Dramatique également: la pollution des sols et des eaux. "Il y a la contamination des nappes phréatiques et des eaux de surface avec les effluents toxiques de ces décharges" et "la contamination du sol et du sous-sol avoisinant ces décharges". A moyen terme, il y a également "la dispersion de plastiques et micro plastiques qui terminent leur course dans les océans".

François Galgani: "Il y a différents impacts" quand des déchets finissent dans les mers et océans

De tous les déchets, ce sont effectivement les plastiques qui posent le plus de problèmes dans les mers et les océans. "Ils représentent la plus grosse part (des déchets présents dans les eaux) : 60% en mer voire 100% en surface, donc 80% en moyenne, tout simplement parce qu'ils flottent, alors que le métal coule", nous a expliqué François Galgani, océanographe, biologiste et chercheur à l'Ifremer, l'Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer. "Il y a une vingtaine de fleuves dans le monde qui représentent 60% des apports (de déchets plastiques dans les océans et les mers), principalement en Asie du Sud-Est. C'est lié aux populations: plus il y a de monde qui vit autour du fleuve, plus il y a de déchets qui arrivent à la mer. Pour la Méditerranée, c'est surtout le Nil qui apporte les déchets"

Quels sont les impacts ? "Au niveau environnemental, le plus important ce sont les étranglements des animaux, comme par exemple à cause des filets de pèche. Il y a également l'ingestion, il y a des animaux qui meurent d'occlusion intestinale. Les tortues, par exemple, confondent les sacs plastiques avec les méduses, et elles ont des taux d'ingestion qui vont jusqu'à 80% dans certaines régions du monde". 

Autre impact: "Le transport des espèces. Il y a 5.000 milliards de particules ou de morceaux de plastique qui flottent à la surface des océans. Chaque morceau est susceptible de fixer une bactérie, un crustacé, un mollusque, etc. On a des exemples de transport massif d'une espèce d'un continent à l'autre, comme après un tsunami. On n'a pas beaucoup de recul sur les conséquences à long terme au niveau de la biodiversité, mais c'est considérable, c'est une vraie arche de Noé, en fait". 

Enfin, il y a les impacts économiques de la présence massive de déchets (surtout plastiques) dans les mers et océans. "Il y a les coûts liés au nettoyage des plages. Puis les accidents de navigation: plusieurs centaines voire milliers rien qu'en Méditerranée, des bateaux dont les moteurs se prennent dans des filets, par exemple. Ces impacts, pour l'Europe, ça représente 260 millions d'euros par an environ. A l'échelle mondiale, les Nations Unies parlent d'un coût de 8 milliards d'euros". 

Bref, il est urgent d'intervenir…

Ce sont des projets compliqués, avec une technologie qui est coûteuse

Un projet "viable économiquement"

Une des manières de changer les choses, c'est d'éliminer les plastiques avant qu'ils ne puissent atteindre les mers. Mais comme vous l'imaginez, ce n'est pas simple de mettre sur pied une usine de valorisation des déchets, dont le but est à la fois de les éliminer et de produire de l'électricité grâce à la chaleur dégagée par la combustion. On parle donc d'économie environnementale: pour que de telles usines existent dans les pays en voie de développement, il faut que l'investissement "rapporte". 

C'est le concept du 'waste to energy' (transformer des déchets en énergie), et dans notre exemple du jour, il implique plusieurs acteurs. Il y a les municipalités (Ahmedabad et Rajkot, dans l'État de Gujarat, nord-ouest de l'Inde), qui "sont responsables de la collection et du traitement des déchets", et un intermédiaire, un développeur de projet, comme c'est souvent le cas.

"Ces déchets sont attribués à notre client, qui s’appelle Abellon Clean Energy. Il va les utiliser pour faire fonctionner une usine de 'waste to energy', et va se rémunérer sur la revente de l'électricité", poursuit Benoit Englebert.

Le concept a l'air simple, mais "ce sont des projets compliqués, avec une technologie qui est coûteuse, un traitement des fumées qui est très complexe ; mais si un tel projet voit le jour, c'est qu'il est viable économiquement".  

Intéressant à savoir: "en Inde, le revenu majeur dans le business model du 'waste to energy', c'est la revente de l'électricité, car elle est considérée à 50% comme renouvelable, et il y a un tarif spécial". Donc une commune va moins payer l'entreprise privée qui la débarrasse de ses déchets, mais va bien sûr utiliser (et donc payer) l'électricité fournie grâce à la combustion des déchets. "Dans d'autres pays, comme en Australie, on aura un revenu qui vient essentiellement du 'gate fee', donc le prix que va payer la municipalité par tonne de déchets" traités. Tout cela dépend "des législations locales".

En général, ça prend "entre deux et trois ans" pour construire de telles usines.

Le design et le four

Dans ce projet indien, "nous nous occupons du design de l'usine, et nous fournissons la technologie du cœur de l'usine, c'est-à-dire le four dans lequel le déchet sera transformé en énergie", soit une partie seulement des infrastructures.

En fait, Keppel-Seghers "travaille un peu partout dans le monde, et en fonction du contexte économique, on va essayer de limiter la partie qu'on importe, pour rendre l'usine économiquement viable". Dans le but de limiter le coût final des infrastructures, l'entreprise d'origine anversoise amène donc le design global et le four principal, "le reste est fourni localement", notamment le traitement de la fumée et d'autres parties indispensables au fonctionnement d'une telle usine de valorisation des déchets. "En Australie ou en Pologne, par exemple, récemment, on a tout fourni car localement, il n'y a pas de partenaires qui savent le faire, donc économiquement ça a du sens. Mais en Chine, par exemple, comme en Inde, on se limite au four".

Il faut savoir que le coût de ce genre d'infrastructures est important, et "dépend des régions dans le monde: en Inde, on est aux alentours des 35 millions d'euros pour l'ensemble de l'usine ; mais une telle infrastructure ici en Europe ou en Australie, ça tournera autour des 200 millions d'euros".

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Image virtuelle de l'usine de revalorisation (©KEPPEL-SEGHERS)

Un bel impact environnemental, mais il faut aller plus loin

La gestion des déchets permet d'éviter les catastrophes évoquées au début de cet article, puisqu'ils seront donc collectés et brûlés au lieu d'être déposés dans une décharge à ciel ouvert. Enfin, en partie. Pour la grande ville d'Ahmedabad (5,5 millions d'habitants), l'usine prendra en charge un tiers seulement des déchets. Pour la plus petite ville de Rajkot, l'usine brûlera tous les déchets des habitants.

Si les fumées, toxiques, sont bien filtrées ("l'air qui ressort est propre"), il y a cependant des résidus après la combustion des déchets. "Il reste effectivement des cendres, comme quand on fait un feu à la maison. Dans le cas des deux usines en Inde, elles seront mises en décharge".

Mais ce n'est pas tout: ensemble, ces deux usines produiront suffisamment d’électricité pour couvrir les besoins d'un million d’Indiens. L'impact environnemental est plus important que ce qu'on pense, car ça évite la consommation de 125.000 tonnes de charbon, le combustible le plus utilisé dans le pays (le moins cher mais le plus polluant). Cela équivaut donc à éviter "l'équivalent de l’émission de CO2 de 120.000 voitures", d'après les calculs de Keppel-Seghers.

Le meilleur déchet est "celui qui n'existe pas"

On pourrait faire mieux, cependant. Il n'y a pas de tri des déchets en Inde. "On les collecte, ils ne seront plus mis en décharge, c'est déjà un premier pas. Il est évident que ce serait encore mieux de recycler tout ce qu'on sait recycler, et de tirer de l'énergie de tout ce qu'on ne sait pas recycler. Mais l'infrastructure de recyclage n'est pas encore en place".

Tout cela change, heureusement, et assez vite. "On le voit en Chine: il y a eu un virage des autorités il y a une vingtaine d'années, avec la construction d'environ 250 usines de valorisation de déchets. Et entretemps, l'infrastructure de recyclage s'est mise en place. Le gouvernement a pris des mesures pour le rendre obligatoire. Mais ça a pris 20 ans…"

De son côté, l'association Zero Waste Belgium rappelle que "le meilleur déchet, c'est celui qui n'existe pas", selon Pauline Talbot, chargée de mission. Ce sont donc nos habitudes de consommation qu'il faut changer en premier lieu. "Car chaque objet a un sac à dos écologique. Si on achète un objet qui pèse 10 grammes, par exemple, derrière il peut y avoir 1 kilo de ressource qui a été utilisé pour le créer". Quant au recyclage, il n'est pas toujours aussi propre qu'on le pense. "Le tri est fait en Belgique, mais le recyclage se fait à l'étranger. Nos plastiques se retrouvent donc parfois en Europe, mais aussi en Inde ou en Malaisie, et là on ne sait pas comment ils sont traités. Donc potentiellement, nos déchets soi-disant triés et recyclés peuvent se retrouver dans les océans". 

François Galgani, océanographe, est plus optimiste. "L'Europe est en train de prendre des mesures. Il va y avoir des financements pour favoriser le recyclage sur le sol européen, les usines existent déjà mais ne tournent pas, car pour l'instant ça coûte moins cher d'envoyer les déchets à l'étranger. Ce sont des mesures favorables pour l'Europe car ça va créer des emplois. Autre exemple: lors du G20, auquel j'ai participé, on a discuté des moyens pour réduire les déchets à la mer. La Banque Mondiale a dit que plutôt que de payer pour nettoyer les océans, il faut développer les infrastructures qui permettront de limiter les apports: usine de traitement, système d'épuration en amont, etc. Il y aura là aussi un impact économique sur l'emploi, c'est l'économie circulaire. C'est une notion supportée par les politiques, mais elle est récente, donc il faut un peu de temps". 

Mathieu Tamigniau

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