Il y a 100 ans, les lettres anonymes de Tulle, "mère" de tous les corbeaux

Il y a 100 ans, les lettres anonymes de Tulle, "mère" de tous les corbeaux

Il y a 100 ans, d'une étroite rue de Tulle partaient deux courriers, premiers d'une longue série de lettres anonymes qui allaient pendant quatre ans vicier la vie des habitants, causer deux morts, inspirer un chef d'oeuvre du cinéma, et léguer un nom à tous les "corbeaux" de France.

"Vous êtes cornard (cocu), votre femme est la maîtresse à..", Untel "est un voleur", Une telle "une mule qui ne peut ni pondre ni couver" (avoir d'enfant), telle autre "a sombré un polichinelle" (avorté), un autre enfin "n'est pas le père de son fils"...

Infidélités, délits, rumeurs, drames familiaux... Parfois pure calomnie, souvent faits réels restés sous le manteau: de décembre 1917 à avril 1922, le quotidien du vieux quartier du Trech, dans le centre de la préfecture de Corrèze, a été nourri d'au moins 110 lettres --d'autres furent détruites, ou tues-- révélant, entre insultes et sobriquets cruels, un monceau de petits secrets. Ne touchant guère plus d'une quinzaine de familles, mais inoculant de soupçon toute la ville de 15.000 habitants.

"Il y a des faits, des dates, des heures, des noms, des prénoms... Tout le monde craint d'en recevoir une, tout le monde chuchote qu'untel a été +attrapé+", raconte Francette Vigneron, une ancienne journaliste employée de la médiathèque de Tulle, passionnée d'histoire criminelle et auteur en 2004 d'un livre-référence sur "l'affaire".

- Des vies pourries, et des morts -

En matière d'écrits anonymes, l'affaire des lettres de Tulle est "incontournable, en ce qu'elle rassemble l'ensemble de la mécanique de victimisation: il y a tout", considère le Dr André Gassiot, psychiatre, graphologue, expert judiciaire.

Au début dans les boîtes aux lettres, puis dans un couloir, au marché, au coin d'une rue, priant à qui la trouve de la délivrer mais non cachetées, les lettres de Tulle "ont pourri des vies, détruit une partie du tissu social, semé la méfiance, l'opprobre et même la mort", relate l'historienne amateur.

La mort vint en 1921, sans doute par suicide, pour un employé de préfecture poussé à la folie, après que son épouse eut été accusée d'être l'auteur des lettres-- par l'une d'elles, bien entendu. Sa mort suscita une grande émotion, la révélation publique de l'affaire par le préfet, et l’intérêt avide de la presse nationale.

Elle convoqua à Tulle l'alors illustre Dr Edmond Locard, pionnier de la police scientifique dont il créa à Lyon le premier laboratoire, en 1910.

Le médecin-criminologue fit passer une dictée "jusqu'à lassitude" à huit suspects. Confondant au final Angèle Laval, dont les idiotismes des écrits anonymes réapparurent à la longue. Angèle, "vieille fille" de 32 ans, qui était elle-même destinataire d'une de ses premières lettres, de même que son jeune chef de service qui avait repoussé ses avances.

Inculpée mais niant farouchement, Angèle Laval entraîna sa mère dans un "pacte de double suicide" dont elle-même réchappa étrangement.

Qualifiée de "névropathe hystérique" par les experts, Angèle fut jugée pour diffamation, injures publiques et privées, et condamnée en 1922 à un mois de prison avec sursis et 100 francs d'amende, verdict confirmé en appel. "Elle a pris peu, mais en fait elle a pris perpète dans la vie. Jusqu'à sa mort en 1967, à 81 ans, elle resta chez elle, avec sa tante puis seule, ne sortant quasiment pas".

- L'écrit anonyme, cette arme -

Mise au ban ? Oubliée ? "Plutôt enfouie, refoulée par une société pas à l'aise avec l'affaire", corrige Mme Vigneron, qui accédant en 2003 au dossier d'instruction, réalisa qu'il n'avait pas été ouvert en 80 ans... Et se souvient d'anciens venus alors lui raconter la mise en garde de leurs parents, jadis: "+Si tu croises l'Angèle, surtout ne la regarde pas dans les yeux !+ On disait qu'elle jetait des sorts..."

Et "Le Corbeau", dans tout ça ? Il ne se "posa" à Tulle que 20 ans après les faits, avec le film éponyme (1943) de Henri-Georges Clouzot, séduit par un scénario inspiré de l'affaire. Angèle, elle, d'abord ne signait pas, puis signa "Oeil de Tigre" (du nom d'une pierre semi-précieuse aux prétendues vertus +protectrices+).

Est-ce un article sur le procès, qui décrivait Angèle de noir vêtue comme un "oiseau funèbre qui a replié ses ailes" ? Ou l'injuste réputation qui colle au volatile ? Ni Clouzot ni Chavance, le scénariste, ne s'en expliquèrent. Mais le titre fit mouche, et entra peu à peu dans l'histoire judiciaire, accolé aux écrits anonymes.

Cent ans plus tard, la sortie d'une BD sur l'affaire et une exposition à la médiathèque ressortent ce premier "corbeau" de l'oubli. Passent des classes de collégiens, auxquels Mme Vigneron raconte l'affaire, et au passage, sonde leur propre vécu d'envois anonymes, à l'ère des réseaux sociaux. Avec ce message inchangé en 100 ans: "une lettre anonyme est une arme. Or une arme peut tuer".

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