Le "forçage génétique", un nouvel outil controversé sous la loupe de l'ONU

Moyen d'éradiquer des moustiques tueurs? ou promesse de désastre? Le "forçage génétique", technologie capable d'éradiquer des espèces entières, est au coeur d'un groupe de travail réuni cette semaine à Montréal dans le cadre de la Convention de l'ONU sur la biodiversité.

Pour ses partisans, cette technique, qui consiste à modifier l'ADN d'êtres vivants, permettrait d'éliminer les espèces invasives décimant la vie sauvage dans les îles. Elle pourrait aussi venir à bout des moustiques porteurs du paludisme.

Mais d'autres mettent en garde contre un risque de chaos écologique, et soupçonnent les arguments sanitaires de masquer des objectifs industriels et militaires.

A Montréal, les représentants de pays et experts se penchent sur la capacité désormais croissante de la science à manipuler les génomes. Un rapport doit être produit à destination des 195 Etats de la Convention.

Parmi toutes ces techniques, le "forçage génétique" est encore peu connu, mais il a de puissants soutiens -- notamment l'armée américaine via son Agence pour les projets de recherche de la Défense (DARPA) et la Fondation Bill et Melinda Gates -- qui ont investi plusieurs centaines de millions de dollars dans ces recherches ces deux dernières années.

La Fondation Gates a payé cet été 1,6 million de dollars à la société de communication Emerging Ag pour mobiliser des chercheurs contre un projet de moratoire sur ces recherches porté par plus de 100 ONG.

"Le but était que nous nous rapprochions des décideurs politiques", a expliqué à l'AFP Isabelle Cloche, vice-présidente de la stratégie chez Emerging Ag.

- Applications militaires? -

Le forçage génétique permet à un gène d'être transmis entre générations. Si par exemple ce gène permet de ne produire que des mâles, une espèce peut se retrouver rapidement en déclin.

Pour la première fois, cette technique a été identifiée comme pouvant sauver la faune menacée par des espèces invasives, dans une étude publiée en 2014 par Kevin Esvelt, du MIT.

Mais aujourd'hui Kevin Esvelt estime qu'il a eu tort de susciter de tels espoirs, et que recourir au forçage génétique pour préserver la nature est trop dangereux.

"Vous ne devriez jamais concevoir et faire connaître un (tel) système, capable de se propager au-delà" de la région visée, dit-il à l'AFP.

Pour autant, il n'exclut pas un recours limité à cette technique pour d'autres objectifs, notamment contre certaines maladies.

Maîtriser le génie génétique pour chasser les moustiques vecteurs du paludisme en Afrique est précisément l'objectif de Target Malaria, consortium de recherche soutenu par la Fondation Gates.

"Imposer un moratoire sur des innovations aussi prometteuses à un stade aussi précoce de leur développement serait dommageable et irresponsable," a réagi Target Malaria en décembre, quand les ONG ont lancé leur campagne.

Todd Kuiken, chercheur à la North Carolina State University et membre du groupe réuni à Montréal, abonde.

"D'un point de vue scientifique, imposer un moratoire général sur la recherche sur le forçage génétique n'a aucun sens à mes yeux", dit-il. "Vous ne pouvez rien apprendre si vous ne l'étudiez pas".

Mais il rejette tout financement d'origine militaire. Quand son université a reçu 6,4 M de dollars de DARPA pour un programme visant les rongeurs invasifs, M. Kuiken s'est retiré.

"Il est possible que le travail de DARPA tire le champ de la biologie de synthèse vers des applications militaires", souligne-t-il.

Des craintes partagées par Jim Thomas, aussi partie à la réunion de Montréal et membre de l'ONG ETC Group, qui suit l'impact des technologies émergentes et a obtenu une série d'emails et documents sur ce sujet grâce au "Freedom of Information Act" américain.

"Le fait que le développement du génie génétique soit aujourd'hui principalement financé et structuré par l'armée américaine soulève des questions alarmantes," dit-il.

Mais selon un porte-parole de DARPA, l'approche de l'armée est avant tout préventive, face "aux risques posés par le développement rapide et la démocratisation des outils d'editing génétique".

"Des applications - positives et négatives - pourraient venir de personnes ou Etats opérant hors de la communauté scientifique et des normes internationales," a expliqué ce porte-parole, Jared Adams, par email à l'AFP, évoquant l'allocation par son agence de quelque 100 M de dollars à ce type de projets.

"Il appartient à DARPA de mener ces recherches et de développer des technologies capables de nous protéger contre de mauvais usages", a-t-il ajouté.

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