Sheila Hicks au Centre Pompidou: quant l'art tient à un fil

"Ne pas toucher". Pourtant le visiteur de l'exposition Sheila Hicks au Centre Pompidou n'a qu'une envie, c'est de plonger ses mains dans les lianes, tressages et ballots multicolores comme le fait l'artiste elle-même, l'une des plus inventives et sous-estimées de son temps.

"Le toucher, c'est crucial", dit Sheila Hicks, 83 ans, Américaine installée à Paris depuis le milieu des années 60. "Le fil vous invite à jouer, mais j'ai autant de peinture que de fil dans mon atelier. Je peins avec les doigts".

Sa richesse d'inspiration saute aux yeux en pénétrant dans la galerie 3 de Beaubourg, ouverte sur la rue: des cascades de fils de couleurs tombent du plafond, d'épais tissages aux teintes subtiles sont empilés sur des socles, des écheveaux de laine ligaturés ruissellent sur les murs.

Dans un angle, enserrés dans un filet, s'empilent d'énormes ballots de fibres jaunes, orange, roses... qui vont attirer les enfants et mobiliser les gardiens.

"Certains auteurs ont vu l'histoire de l'art comme évoluant de l'haptique (ce qui concerne le toucher) vers l'optique. Or les oeuvres de Sheila Hicks sollicitent un autre sens que la vue. C'est ce qui les rend vivantes précisément. Elles sont dans le même espace que le spectateur", analyse Michel Gauthier, commissaire de l'exposition (ouverte jusqu'au 30 avril).

- 'Dégringolade ' -

"En cherchant un titre pour le show, j'ai pensé à +Dégringolade+", dit avec humour Sheila Hicks. Finalement, elle a choisi de l'intituler "Lignes de vie/Lifelines".

Sa passion pour la matière textile est née à l'université de Yale où elle a d'abord étudié avec le rigoureux Joseph Albers, héritier du Bauhaus et précurseur de l'art optique.

La rencontre décisive fut celle de George Kubler, spécialiste de l'art précolombien, bientôt suivie de la découverte de l'ouvrage de Raoul d'Harcourt "Les textiles anciens du Pérou et leurs techniques" (1934).

"Le textile n'est semblable à aucun autre matériau. Vêtement, support de la peinture, élément de mobilier... Entre l'art et la vie", souligne le directeur du Musée d'Art moderne, Bernard Blistène.

Pour Sheila Hicks, "il ne s'agit plus de faire des images avec du coton, du lin, de la laine ou de la soie, mais d'exalter la couleur et la matière, de stimuler notre perception dans l'espace", ajoute-t-il.

Pour autant, elle n'a jamais accepté un "cloisonnement de sa pratique". "Alors qu'elle entreprend ce qui est certainement son premier chef d'oeuvre, +Banisteriopsis+, empilement d'éléments jaunes de lin et de laine, elle réalise ses premiers travaux pour la firme Knoll" (ameublement), écrit Michel Gauthier.

- Coquillages, plumes, clef -

Même si dans les années 60, Sheila Hicks a incarné l'abandon du modèle de la tapisserie et le passage à la "soft sculpture", elle n'a sans doute pas eu la reconnaissance qu'elle méritait, en particulier en France.

Une femme qui utilise des matériaux textiles et qui de surcroit travaille pour des firmes de design, c'en était trop pour certains puristes. "Avez vous le sentiment d'avoir été sous-estimée ?", lui demande-t-on. Une ombre passe dans son regard avant de répondre: "peut-être, mais ça m'a donné plus de liberté".

La liberté d'assembler des chemises de nouveaux-nés de l'hôpital de Lund, en Suède ("Baby Time Again", 1977-78), ou de créer une oeuvre "chamanique" ("Palitos con bolas", 2011) en enveloppant de fils multicolores des tiges de bambou et de mystérieux objets.

Et puis il y a le jardin secret de Sheila Hicks : les "Minimes", de petits tissages réalisés sans interruption depuis 1956 sur son "mini-métier" personnel et dont une centaine sont exposés. Au hasard de son inspiration, de ses voyages, elle y insère coquillages, plumes, papier, clef, élastiques...

A l'entrée de l'exposition, deux oeuvres témoignent de la variété de l'oeuvre de Sheila Hicks : d'un côté "Cordes sauvages", d'inquiétantes branches tordues et multicolores. De l'autre, "Pockets", un mur entier de poches de coton blanc.

"Le visiteur est invité à y glisser des billets, des bijoux, des cartes postales...", dit en souriant Sheila Hicks.

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